Un ami me présenta un jour à un très sympathique jeune maître de conférences en philosophie à La Sorbonne. Cet ami ne tarda pas à m’informer que le philosophe avait signé, entre autres ouvrages, une étude remarquable sur Faulkner, l’écrivain du Sud des Etats-Unis traditionnellement perçu comme un auteur sombre, désespéré. Mauvaise lecture, interprétation erronée et difficilement contredite, que l’étude s’employait à contredire. Mais ce n’est pas là ce qui m’incite à écrire cet article pour le blog de Lettropolis, même si le sujet de l’interprétation, des lectures plurielles, est une question bien intéressante.
Non, ce qui m’intéresse, c’est le véritable motif qui amena le philosophe à s’immerger des mois et des mois dans la
phrase faulknérienne. Je dis bien dans sa phrase, et non seulement dans son univers.
Un philosophe, me direz-vous ? Préoccupé - et passionné - du style d’un romancier au même titre qu’ un critique littéraire commentant son esthétique ?
Oui ; mais si notre philosophe est ce critique ébloui par la force et la beauté du style de Faulkner, c’est pour atteindre un but bien précis : il s’agit fondamentalement de démontrer que les mots de Faulkner, puissants et magnifiques,détiennent à eux seuls le pouvoir de révéler le seul objet qui devrait requérir toute notre attention : la réalité. S’il est en effet une priorité absolue dans la réflexion philosophique, c’est bien la réalité : après tout, les choses et les êtres sont, sont là ! C’est incontournable ! On ne peut pas faire qu’elle ne soit pas. Impossible de ne pas en faire l’expérience permanente. Impossible de ne pas la voir, dans son indéfectible présence. Philosopher, c’est en rendre compte, et c’est rendre compte des relations que nous nouons à tout instant avec elle : la phénoménologie a donc raison.
Mais écrire des romans aussi, c’est en rendre compte !
Et c’est là que Faulkner est un phénoménologue, plus puissant, plus convaincant encore que les philosophes phénoménologues et leurs démonstrations, parce qu’il qui nous immerge, d’un roman à l’autre, dans les êtres et les choses, au cœur même de leur pleine réalité, « en pleine lumière de ce qu’ils sont », révélés sans explication, sans commentaire. La réalité brute, dans sa densité et sa vérité .Ses romans sont le contraire « d’un théâtre d’ombres », d’un monde de fictions qui feraient de nous d’autres ombres. Car dans le roman, c’est bien de notre existence qu’il s’agit, de notre rapport au monde, de notre absolue inscription dans le monde.
Si bien que nous trouvons dans cette étude des formules décisives qui ont leur place sur un site d’édition littéraire :
- « Le monde fictif est une variante du monde tout court, une épure qui en montre les structures d’essence invariable ».
- « Quand l’œuvre existe en tant qu’œuvre, elle est un prolongement de notre existence dans le monde ».
- « Il y va du monde dans l’œuvre et donc de notre être-au-monde ».
Echos à d’autres formules d’écrivains consacrés, comme celles de Paul Valéry : « Le roman voit les choses et les hommes exactement comme le regard ordinaire les voit ».
Et quel est le pouvoir de révélation de l’œuvre romanesque ? Le style. Parce que l’écrivain « habite sa langue », parce que le style est incarné, et qu’il voit le monde à travers lui.
La langue de Faulkner est celle des adjectifs flamboyants, des mots porteurs d’une tension exacerbée, des longues phrases telles des torrents faisant jaillir une musique puissante.
« Le caractère du style tout entier, écrit le philosophe, au service de la révélation qui a pour enjeu le réel, qui se fait entendre, fracassant par delà les métaphores : la langue de Faulkner est la clé du monde. »
Alors, pour ceux qui voient dans le roman un genre mensonger, une fiction inutile ; qui croient que le travail du style n’est qu’affaire de jeux de langage artificiels et stériles, faits pour le seul plaisir d’écrivains auto-complaisants en quête d’eux-mêmes, voilà de quoi repenser le roman et le travail de l’écriture !
Pas de plus belle justification aux choix des romans que publie Lettropolis : si de l’existence est là, dans une œuvre, par le pouvoir des mots ; ou plutôt si une œuvre rend présente la réalité même du monde et des êtres, alors, elle mérite, par-delà d’inévitables défauts, d’être publiée.