Dimanche 4 décembre 2011 7 04 /12 /Déc /2011 17:19

Un ami me présenta un jour à un très sympathique jeune maître de conférences en philosophie à La Sorbonne. Cet ami ne tarda pas à m’informer que le philosophe avait signé, entre autres ouvrages, une étude remarquable sur Faulkner, l’écrivain du Sud des Etats-Unis traditionnellement perçu comme un auteur sombre, désespéré. Mauvaise lecture, interprétation erronée et difficilement contredite, que l’étude s’employait à contredire. Mais ce n’est pas là ce qui m’incite à écrire cet article pour le blog de Lettropolis, même si le sujet de l’interprétation, des lectures plurielles, est une question bien intéressante.

Non, ce qui m’intéresse, c’est le véritable motif qui amena le philosophe  à s’immerger des mois et des mois dans la phrase faulknérienne. Je dis bien dans sa phrase, et non seulement dans son univers.
Un philosophe, me direz-vous ? Préoccupé - et passionné - du style d’un romancier au même titre qu’ un critique littéraire  commentant son esthétique ?

Oui ; mais si notre philosophe est ce critique ébloui par la force et la beauté du style de Faulkner, c’est pour atteindre un but bien précis : il s’agit fondamentalement de démontrer que les mots de Faulkner, puissants et magnifiques,détiennent à eux seuls le pouvoir de révéler le seul objet qui devrait requérir toute notre attention : la réalité. S’il est en effet une priorité absolue dans la réflexion  philosophique, c’est bien la réalité : après tout, les choses et les êtres sont, sont là ! C’est incontournable ! On ne peut pas faire qu’elle ne soit pas. Impossible de ne pas en faire l’expérience permanente. Impossible de ne pas la voir, dans son indéfectible présence. Philosopher, c’est en rendre compte, et c’est rendre compte des relations que nous nouons à tout instant avec elle : la phénoménologie a donc raison.

 

Mais écrire des romans aussi, c’est en rendre compte !

 

Et c’est là que Faulkner est un phénoménologue, plus puissant, plus convaincant encore que les philosophes phénoménologues et leurs démonstrations, parce qu’il qui nous immerge, d’un roman à l’autre, dans les êtres et les choses, au cœur même de leur pleine réalité, « en pleine lumière de ce qu’ils sont », révélés sans explication, sans commentaire. La réalité brute, dans sa densité et sa vérité .Ses romans sont le contraire « d’un théâtre d’ombres », d’un monde de fictions qui feraient de nous d’autres ombres. Car dans le roman, c’est bien de notre existence qu’il s’agit, de notre rapport au monde, de notre absolue inscription dans le monde.

 

Si bien que nous trouvons dans cette étude des formules décisives qui ont leur place sur un site d’édition littéraire :

- « Le monde fictif est une variante du monde tout court, une épure qui en montre les structures d’essence invariable ».

-      « Quand l’œuvre existe en tant qu’œuvre, elle est un prolongement de notre existence dans le monde ».

-       « Il y va du monde dans l’œuvre et donc de notre être-au-monde ».

Echos à d’autres formules d’écrivains consacrés, comme celles de Paul Valéry : « Le roman voit les choses et les hommes exactement comme le regard ordinaire les voit ».

 

Et quel est le pouvoir de révélation de l’œuvre romanesque ? Le style. Parce que l’écrivain « habite sa langue », parce que le style est incarné, et qu’il voit le monde à travers lui.

La langue de Faulkner est celle des adjectifs flamboyants, des mots porteurs d’une tension exacerbée, des longues phrases telles des torrents faisant jaillir une musique puissante.

« Le caractère du style tout entier, écrit le philosophe, au service de la révélation qui a pour enjeu le réel, qui se fait entendre, fracassant par delà les métaphores : la langue de Faulkner est la clé du monde. »

 

Alors, pour ceux qui voient dans le roman un genre mensonger, une fiction inutile ; qui croient que le travail du style n’est qu’affaire de jeux de langage artificiels et stériles, faits pour le seul plaisir d’écrivains auto-complaisants en quête d’eux-mêmes, voilà de quoi repenser le roman et le travail de l’écriture !

 

Pas de plus belle justification aux choix des romans que publie Lettropolis : si de l’existence est là, dans une œuvre, par le pouvoir des mots ; ou plutôt si une œuvre rend présente la réalité même du monde et des êtres, alors, elle mérite, par-delà d’inévitables défauts, d’être publiée.

 

 

Par Christine HENNIQUEAU-MARY
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Dimanche 4 décembre 2011 7 04 /12 /Déc /2011 17:07

Un ami me présenta un jour à un très sympathique jeune maître de conférences en philosophie à La Sorbonne. Cet ami ne tarda pas à m’informer que le philosophe avait signé, entre autres ouvrages, une étude remarquable sur Faulkner, l’écrivain du Sud des Etats-Unis traditionnellement perçu comme un auteur sombre, désespéré. Mauvaise lecture, interprétation erronée et difficilement contredite, que l’étude s’employait à contredire. Mais ce n’est pas là ce qui m’incite à écrire cet article pour le blog de Lettropolis, même si le sujet de l’interprétation, des lectures plurielles, est une question bien intéressante.

Non, ce qui m’intéresse, c’est le véritable motif qui amena le philosophe  à s’immerger des mois et des mois dans la phrase faulknérienne. Je dis bien dans sa phrase, et non seulement dans son univers.
Un philosophe, me direz-vous ? Préoccupé - et passionné - du style d’un romancier au même titre qu’ un critique littéraire  commentant son esthétique ?

Oui ; mais si notre philosophe est ce critique ébloui par la force et la beauté du style de Faulkner, c’est pour atteindre un but bien précis : il s’agit fondamentalement de démontrer que les mots de Faulkner, puissants et magnifiques,détiennent à eux seuls le pouvoir de révéler le seul objet qui devrait requérir toute notre attention : la réalité. S’il est en effet une priorité absolue dans la réflexion  philosophique, c’est bien la réalité : après tout, les choses et les êtres sont, sont là ! C’est incontournable ! On ne peut pas faire qu’elle ne soit pas. Impossible de ne pas en faire l’expérience permanente. Impossible de ne pas la voir, dans son indéfectible présence. Philosopher, c’est en rendre compte, et c’est rendre compte des relations que nous nouons à tout instant avec elle : la phénoménologie a donc raison.

 

Mais écrire des romans aussi, c’est en rendre compte !

 

Et c’est là que Faulkner est un phénoménologue, plus puissant, plus convaincant encore que les philosophes phénoménologues et leurs démonstrations, parce qu’il qui nous immerge, d’un roman à l’autre, dans les êtres et les choses, au cœur même de leur pleine réalité, « en pleine lumière de ce qu’ils sont », révélés sans explication, sans commentaire. La réalité brute, dans sa densité et sa vérité .Ses romans sont le contraire « d’un théâtre d’ombres », d’un monde de fictions qui feraient de nous d’autres ombres. Car dans le roman, c’est bien de notre existence qu’il s’agit, de notre rapport au monde, de notre absolue inscription dans le monde.

 

Si bien que nous trouvons dans cette étude des formules décisives qui ont leur place sur un site d’édition littéraire :

- « Le monde fictif est une variante du monde tout court, une épure qui en montre les structures d’essence invariable ».

-      « Quand l’œuvre existe en tant qu’œuvre, elle est un prolongement de notre existence dans le monde ».

-       « Il y va du monde dans l’œuvre et donc de notre être-au-monde ».

Echos à d’autres formules d’écrivains consacrés, comme celles de Paul Valéry : « Le roman voit les choses et les hommes exactement comme le regard ordinaire les voit ».

 

Et quel est le pouvoir de révélation de l’œuvre romanesque ? Le style. Parce que l’écrivain « habite sa langue », parce que le style est incarné, et qu’il voit le monde à travers lui.

La langue de Faulkner est celle des adjectifs flamboyants, des mots porteurs d’une tension exacerbée, des longues phrases telles des torrents faisant jaillir une musique puissante.

« Le caractère du style tout entier, écrit le philosophe, au service de la révélation qui a pour enjeu le réel, qui se fait entendre, fracassant par delà les métaphores : la langue de Faulkner est la clé du monde. »

 

Alors, pour ceux qui voient dans le roman un genre mensonger, une fiction inutile ; qui croient que le travail du style n’est qu’affaire de jeux de langage artificiels et stériles, faits pour le seul plaisir d’écrivains auto-complaisants en quête d’eux-mêmes, voilà de quoi repenser le roman et le travail de l’écriture !

 

Pas de plus belle justification aux choix des romans que publie Lettropolis : si de l’existence est là, dans une œuvre, par le pouvoir des mots ; ou plutôt si une œuvre rend présente la réalité même du monde et des êtres, alors, elle mérite, par-delà d’inévitables défauts, d’être publiée.

 

  

Par Christine HENNIQUEAU-MARY
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Dimanche 3 juillet 2011 7 03 /07 /Juil /2011 17:18

Il y a des choses bonnes à rappeler. D'autant plus qu'elles ont leur source dans l'expérience, et non dans des principes érigés en théorie.

En cette fin d'année scolaire, désormais éloignée de tous les jeunes que j'ai accompagnés dans leur aventure intellectuelle, il est tout naturel que je me retourne vers ces heures passées à leur faire entendre les paroles d'auteurs, paroles souvent d'abord obscures, puis comprises comme elles avaient à l'être. A ces jeunes-là, préparés pour l'accueil, se sont présentés des êtres, des tranches de vie, des pensées, tous venus d'un monde autre que le leur: du monde de l'auteur. Et c'est là que se joue le multiple de la vie, ses mille et un tours, jamais la même et pourtant tissant un universel, car les livres, même les plus inspirés d'imaginaire, contiennent l'ampleur de la vie.

Je veux croire que si les livres n'étaient pas des lieux de présence de la vie, les esprits,   jeunes ou moins jeunes, ne seraient pas éveillés à leur contact. Un contact possible par la double qualité de l'auteur et du lecteur des textes,  reliés par un temps de vie partagé, auquel la distance temporelle ne s'oppose jamais. Qualité de l'un, qui sait trouver les mots pour qu'il crée du vivant; qualité de l'autre qui sait  les entendre et donc recréer à l'identique - plutôt que retrouver - ce vivant originel.

Après cette nouvelle année scolaire, ces jeunes-là (et tous ceux qui se sont donné à écouter en eux s'éveiller leur sensibilité à la vie) se sont mis en expansion de vie, en supplément de vie, non celle des autres, mais bien de vie toute intime, pour toujours "bien à eux". Avec leurs mots à eux, ils ont su exprimer la découverte d'une réalité dont on tentait de les convaincre : les livres contiennent la vie. Sans l'expérience directe de cette réalité, quel sens ce principe peut-il avoir? Reste que l'accompagnement pour que le principe se mue en expérience propre est fondamental, même si même souvent le lecteur fait ce chemin seul.

C'est pourquoi les articles réunis dans la catégorie Lettropolis transmet sont bien à être "littéraires" parce qu'ils donnent la parole à ceux qui possèdent la qualité de dire... et de dire la vie.

C'est la vie qui y gagne.

 

Par Christine HENNIQUEAU-MARY
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Samedi 4 juin 2011 6 04 /06 /Juin /2011 16:18

Lire Marcel Proust, c’est apprendre à mieux lire en soi.

 

C’est à peu près avec ces mots qu’une enseignante de 1ère  dans un lycée parisien distribua le texte de la fameuse « petite madeleine », extraite du roman Du côté de chez Swann. Voici le témoignage d’Héloïse (nommons ainsi la jeune fille qui m’apporta ce texte à travailler) qui valida, non sans étonnement mais pour sa plus grande joie, les mots si justes de son professeur.

 

Le récit de ce surgissement de souvenirs, que le narrateur parti à la “recherche du temps perdu“ croyait oubliés  évoque de manière si complète et féconde l’un des mécanismes les plus puissants et bouleversants de notre vie d’être humain qu’il démontre en même temps à quel point la lecture est l’activité par excellence qui met chacun de nous en contact avec lui-même. C’est pourquoi on ne peut se lasser de le rappeler et de le diffuser : Lettropolis existe pour cela aussi !

 
La lecture est à vivre comme une expérience. Une des plus riches qu’on puisse rêver de connaître, dans la tranquillité  du corps, immobile. Elle est le temps de la plongée en soi, magiquement oublieux de l’environnement et des réalités plus lointaines.

 

Je m’assure qu’Héloïse connaît bien le contexte que pose Marcel Proust pour évoquer l’émergence de la mémoire inconsciente : il est malade ; sa mère lui apporte une tasse de thé, avec l’un de ces petits gâteaux dodus appelés « madeleines » que l’on aime tremper dans la tasse et laisser fondre dans la bouche. « Une puissante joie » l’envahit instantanément. Comme poussé par une nécessité, il part à la recherche de sa cause, car il sait, au tressaillement qui l’anime, que quelque chose non encore nommé vit en lui. Un passé enfoui cherche à remonter à sa conscience, par soubresauts, fuyant quand il croit le saisir.

 

Héloïse a bien retenu cela. Elle entre alors en lecture, comme on entre en scène : après une grande inspiration. Sans doute, la densité de la page polycopiée, emplie de mots du haut en bas, l’a-t-elle inquiétée !

 

Arrivera-t-il jusqu'à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l'instant ancien que l'attraction d'un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être; qui sait s'il remontera jamais de sa nuit? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui.

 

A la troisième ligne, Héloïse reprend son souffle, mais ne cesse pas de lire, comme s’interdisant de rompre le charme créé par la suite des mots enchaînés les uns aux autres, chacun nourri de la substance des précédents et venant à son tour gonfler de sens les suivants.

 

Quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des autres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.

 

Et c’est là qu’Héloïse s’arrête soudainement.

Elle dit : « mais c’est exactement ça ! », et dans ces mots simples et vrais, j’entends l’enthousiasme  que nous donnent l’éveil, la révélation d’une expérience négligée, voire oubliée, et soudainement présente dans les mots d’un autre… qui en parlant de lui, parle non plus seulement à mais de chacun de nous. Oui, enfouie au plus profond de notre esprit, vit notre vie, constituée de ces innombrables sensations, émotions, pensées vagues, ou plus conscientes, images sans temporalité, fluctuantes, insaisissables quand on voudrait les évoquer. Une saveur, une odeur, subtils aiguillons, les font remonter à fleur de conscience.

Pourquoi ? Comment ? Les voilà qui émergent brutalement et se laissent prendre par notre esprit. Il n’y a plus qu’à s’abandonner à la joie de cette fidélité, qui nous assure de notre réalité, nous inscrit dans le temps, le défiant dans son œuvre destructrice.

 

Héloïse n’est plus du côté de chez Proust. Elle est chez elle. C’est sa propre expérience qu’elle revit… et se met à me raconte sans hésiter !

On pourrait faire ce parallèle : de même que l’expérience sensorielle identique à celle qui fut vécue autrefois fait ressurgir, dans une simultanéité fulgurante, les images et les sensations du passé, la lecture des mots de Proust, par la même immédiateté, a fait ressurgir dans la mémoire de la jeune lectrice le souvenir d’une expérience parfaitement semblable. Images d’un autre lieu, d’autres êtres, d’autres émotions. Mais qui se coulaient dans les mots de Proust, comme dans des formes universelles et parfaites, parce qu’elles offrent le pouvoir de s’adapter, s’ajuster, à une variété infinie de contenus.

 

Proust nous invite donc chez nous. Il nous invite à nous lire. Le “nous“ devient l’objet de nos lectures.

 

Une autre fois, j’aurai à raconter que la lecture a cet autre pouvoir de nous emporter hors de nous. Vers de ce que nous n’avons pas connu et parfois même ignorons exister.

 

Ceci est une autre histoire… Et un autre récit pour Lettropolis !

 

Par Christine HENNIQUEAU-MARY
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Lundi 9 mai 2011 1 09 /05 /Mai /2011 14:02

 

 

Bonjour à tous et à toutes,

 

Je voudrais vous informer que ma lecture récente d'un recueil de nouvelles de Béatrix Beck m'a rendu nécessaire d'écrire un article sur cette amoureuse de la langue française.

Je vous invite à vous rendre sur le blog de Lettropolis

 

Continuons à nous réjouir ensemble du beau travail littéraire et bonnes lectures!

 

Par Christine HENNIQUEAU-MARY
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